Marie-Guite Dufay
Marie-Guite Dufay a été présidente de la région Bourgogne Franche-Comté de 2008 à 2024.
Claude Alphandéry m’a ouvert les yeux sur ce que l’économie sociale et solidaire porte en elle de subversif, d’inspirant, de transformateur. Non pas qu’en théorie, comme il savait très bien le faire. Claude Alphandéry était aussi un homme d’action. Il m’a surtout transmis les valeurs que portent en elle la notion de coopération dans l’action publique. L’innovation, souvent considérée comme le bien exclusif de la technologie, réside en réalité tout autant dans la capacité des territoires, des forces vives et des citoyens à coopérer pour répondre à des besoins identifiés. La coopération, c’est le refus de la politique en silos. C’est cette conviction puissante que les acteurs publics et pas que, mais ces derniers ont cette capacité à susciter une adhésion que le secteur privé ne dispose pas doivent penser les schémas économiques différemment pour pouvoir y inclure tout le monde. A la fois les entreprises dites classiques et l’économie sociale et solidaire.
La coopération comme fil conducteur
C’est cette théorie que j’ai souhaitée appliquer lors de mes mandats de présidente de Région. La fraternité m’a guidée toutes ses années. Mais en politique publique, la fraternité est un concept assez flou, qui ne renvoie à rien de très matériel. Il fallait lui donner une direction, un sens et un élan pour que la fraternité infuse les politiques régionales. Et finalement, je me suis rapidement rendu compte que la fraternité en politique publique, c’est surtout une question de méthode. Trouver les synergies en travaillant mieux ensemble entre partenaires publics. Trouver les synergies en travaillant davantage ensemble entre partenaires publics et privés, en restant profondément convaincu que la coopération sur les territoires entre les territoires peut être au centre de réseaux de solidarité très utiles pour les habitantes et habitants.Ce qui nous a guidé, c’est de mettre l’économie et l’emploi au service de la justice sociale, de l’inclusion et du progrès écologique. Claude Alphandéry portait en lui la conviction profonde que l’économie sociale et solidaire n’était pas un secteur à part dans l’économie, mais qu’elle était une forme et un moyen d’enchanter l’économie, de la rendre vivante, humaine, et attachée à l’utilité sociale. Il prônait les ponts, les alliances, les écosystèmes territoriaux. Je garde de lui des leçons inoubliables de volontarisme et de générosité. Il m’a aussi donné une exigence : celle de rendre l’économie sociale et solidaire visible, crédible, et surtout désirable pour notre économie et nos territoires.
En effet, l’importance donnée à l’écoute des territoires, de ses dynamiques, de sa cohésion sociale, de ses forces et ses faiblesses, c’est Claude Alphandéry qui me l’a transmise en travaillant avec lui autour de son laboratoire de l’économie sociale et solidaire. En pratique, il m’a encouragé à travailler en région sur la constitution de réseaux territoriaux d’actions. J’ai pris ce chemin en voulant incarner cette vision dans une initiative emblématique : le Générateur BFC.
L'exemple du Générateur Bourgogne-Franche-Comté
Le Générateur BFC, c’est une méthode, des valeurs de progrès social et écologique, et une mise en mouvement des territoires. Il s’agit du fruit d’un long travail de co-construction entre la Région, la Banque des Territoires, l’ADEME et six opérateurs régionaux implantés dans chaque territoires. L’ambition portée par ce projet me semblait immense par l’enthousiasme qu’il pouvait susciter. Identifier les besoins et les ressources pour les transformer en projets économiques, environnementaux et sociétaux dans une dynamique collective, grâce à un accompagnement dédié.La méthode portée par le Générateur BFC s’appuie sur une dynamique de rencontres et de création de liens entre acteurs locaux, dans une logique de co-construction de réponses économiques concertées. Concrètement, cette démarche débute par une sollicitation réciproque entre le Générateur et un EPCI (Établissement Public de Coopération Intercommunale), qui choisit volontairement de s’y engager et de porter un projet pour son territoire. Une fois le territoire engagé, le Générateur met en place un groupe de travail local, avec l’aide précieuse des opérateurs locaux. Ce collectif, composé d’une riche diversité d’acteurs, identifie les besoins prioritaires, explore différentes pistes d’action et sélectionne un projet économique jugé pertinent, réaliste et adapté. Le Générateur accompagne ensuite la structuration du projet retenu. Cela passe par l’animation d’ateliers thématiques ciblés, l’analyse des choix à opérer, ainsi que la recherche de financements. Un business plan est élaboré, intégrant les dispositifs mobilisables tels que subventions publiques, prêts bancaires ou encore contrats d’apport. À l’issue de cette phase préparatoire, l’activité peut être lancée, ce qui peut inclure, si nécessaire, la création d’une structure juridique dédiée.
Et quelques années plus tard, ma réjouissance est immense lorsque je prends conscience des projets que nous avons permis de faire éclore. Car dans les territoires, les projets existent bien souvent, mais les moyens humains et financiers manquent. Aujourd’hui, le Générateur BFC est une réponse en ingénierie que nous apportons aux territoires pour donner naissance à des projets concrets et inspirants. Je pense forcément à quelques projets en particulier : la Recyclerie de la Petite Montagne dans le Jura ; la Marmite Solidaire à Pontarlier et Re-Bon à Maîche, deux projets autour de la revalorisation des invendus ; Allo Camille en Haute-Saône, une conciergerie solidaire pour personnes âgées ou encore Oh la Bâche, une entreprise de réemploi innovante.
Au-delà du Générateur BFC, j’ai voulu que la Région Bourgogne-Franche-Comté soutienne de nombreux acteurs de l’ESS : Terre de Liens, pour l’accès au foncier agricole et le renouvellement des générations ; France Active, notre partenaire clé pour l’ingénierie financière ; La Caisse Solidaire et l’Adie, pour le micro-crédit et l’accès bancaire ; COOPILOTE, une coopérative d’entrepreneurs ; Clus'Ter Jura, un PTCE exemplaire avec près de 2 000 personnes mobilisées depuis sa création. Toutes ces structures ont la particularité de bâtir une économie de proximité et solidaire. Une économie qui fait place à chacun et qui participe à la transition juste de notre société.
L'ESS, un projet de société
Et qu’elle en a besoin, notre société, de cette transition juste ! La montée des droites-extrêmes et du repli identitaire semblent s’inscrire dans une inertie profonde. Elle traduit une difficulté à imaginer des alternatives crédibles, et à rompre avec une logique de repli sur soi. L’économie sociale et solidaire n’incarnerait-elle donc pas un projet de société en capacité de porter autant de messages et de valeurs pour inverser cette tendance délétère ? J’en suis intimement convaincu. Parce qu’elle reconnecte les citoyens à leur territoire, et ils en ont besoin. Parce qu’elle crée de l’utilité, du lien, du sens, et nous en avons besoin. Parce qu’elle oppose au catastrophisme du déclin économique, de la désindustrialisation, du chômage, une capacité d’agir pour le développement économique et pour l’emploi pour tous.C’est ce que Claude Alphandéry aimait porter fièrement. Son héritage, je le revendique. Il a guidé l’action de la collectivité régionale que j’ai présidée pendant 17 longues et belles années.