Le dernier rapport du GIEC (2023)1 fait un constat clair : notre modèle de société est responsable du réchauffement climatique, de l’épuisement des ressources et de la destruction du vivant. Ce modèle a également généré de profondes inégalités sociales.

La réponse à ces crises sans précédent ne peut être que collective et coopérative aussi bien à l’échelle internationale, nationale que territoriale. C’est pourquoi nous avons intitulé notre rapport « Vers une société de coopération ». Elle passe notamment par l’élaboration et l’expérimentation de nouveaux modèles, durables, solidaires et résilients dans les territoires. Tous les secteurs sont concernés et reliés : urbanisme, mobilité, énergie, agriculture, santé, emploi, etc.

La transition écologique juste que nous défendons passe donc par une transformation systémique de la société et de nos territoires, et par la création de ce que nous appelons des écosystèmes coopératifs territoriaux. Ces derniers nécessitent de changer collectivement de posture : être tous ensemble unis pour la transition de nos territoires, pour défendre ce que nous considérons comme des biens communs. Cela nécessite de déterminer ensemble ce qui fait valeur dans nos territoires – une agriculture et une alimentation durable, une mobilité douce et inclusive, un système de santé préventif et accessible à tou·te·s, des habitations confortables et isolées, des espaces de partage et de convivialité, etc. – et de créer des alliances pérennes pour répondre collectivement, de façon durable et juste, à ces besoins essentiels.

La diversité et la richesse des coopérations existant dans nos territoires nous montre la voie : des territoires zéro chômeur de longue durée, des territoires zéro précarité alimentaire, des pôles territoriaux de coopération économique, des tiers-lieux. Pour développer ces coopérations territoriales, pour relier les initiatives entre elles à travers des écosystèmes coopératifs territoriaux, il faut les accompagner et les financer, les aider à se disséminer et à se mailler dans les territoires, dans le respect de leurs spécificités et de leur diversité.

C’est ce que fait l’économie sociale et solidaire en jouant un rôle primordial dans le développement des coopérations dans les territoires : en tant qu’initiatrice, accompagnatrice, financeuse et développeuse.

Des exemples

TERA – un ÉcosystÈme innovant au service de la transition Écologique

le site : https://www.tera.coop/
Le projet TERA – Tous Ensemble vers un Revenu d’Autonomie - est une démarche d’expérimentation de développement territorial lancée en 2014, sous l’impulsion de citoyen·ne·s et entrepreneur·euse·s engagé·e·s. Cette initiative part du constat selon lequel de nombreux·euses citadin·e·s veulent quitter les grandes villes pour s’installer en zone rurale. Or, aujourd’hui, l’activité économique dans ces zones rurales demeure trop faible pour absorber cet exode, de même que les opportunités d’entreprendre et de s’installer. Pour répondre à ce besoin, TERA expérimente, à l’échelle d’un territoire rural du Lot-et-Garonne, une solution intégrée visant à revitaliser l’économie locale et relocaliser la production au sein même du territoire. Celle-ci s’appuie sur une monnaie locale – l’Abeille – et différents projets : l’exploitation d’une ferme agricole dans la commune de Masquières, le développement d’une épicerie locale à Tournon d’Agenais et la mise en place d’un quartier rural en transition à Lustrac. Différentes activités sont développées dans ces territoires dans la perspective d’expérimenter la transition écologique à travers différentes fonctions : la fonction « alimenter », la fonction « habiter », la fonction « énergie », la fonction « mobilité », la fonction « transition » et la fonction « communs ».

TERA construit un véritable écosystème coopératif territorial. C’est un maillage d’acteur·rice·s sur le territoire qui remplissent différentes fonctions et coopèrent entre eux en vue de générer de la valeur économique, sociale et écologique sur le territoire. C’est un projet ouvert, visant à intégrer au mieux les habitant·e·s en s’appuyant sur des partenariats locaux multiples : collectivités locales, entreprises, chercheur·euse·s. L’écosystème TERA vit sur un territoire spécifique mais ambitionne d’inspirer d’autres systèmes coopératifs territoriaux à se développer sur d’autres territoires.

Le projet est porté par six structures juridiques complémentaires reliées entre elles :
  • L’association TERA qui pilote le projet ;
  • La SCIC Quartier rural en Transition de Lustrac, qui pilote le développement du quartier rural sur la commune éponyme ;
  • La SCI Le Tilleul qui est propriétaire de plusieurs terrains au sein desquels le projet TERA se développe (terrains agricoles mais aussi terrains de construction des habitats légers et du Centre d’Ecoconstruction, de Ressources et de Formation – CERF) ;
  • La Coop du Tilleul, association de préfiguration avec pour objectif de contribuer à produire et distribuer des produits bio et services locaux ;
  • La SCIC L’Abeille, qui émet la monnaie locale citoyenne éponyme ;
  • Le fonds de dotation Solidarité pour un développement humain, qui apporte un soutien financier aux travailleur·euse·s pauvres de la transition par l’investissement dans leurs activités.

Le projet est accompagné et soutenu par une variété d’acteur·rice·s soit sur le long terme, soit de manière ponctuelle. C’est par exemple le cas d’ATEMIS, laboratoire de recherche en économie de la fonctionnalité et de la coopération, qui en a fait un terrain de recherche-action. TERA est suivi par un conseil scientifique – composé d’ATEMIS, de la Région Nouvelle-Aquitaine, de philosophes et d’économistes – qui donne un appui méthodologique au projet. D’autres acteur·rice·s, tel·le·s que l’UNADEL (réseau national dédié au développement local) ont pu avoir un rôle de médiation permettant au projet d’avancer et se confronter aux tensions qui pouvaient naître de frictions entre citoyen·ne·s et élu·e·s.

En interne, le processus du projet est principalement animé par une figure historique du projet, Frédéric Bosqué, qui en est l’initiateur et contribue à maintenir le cap avec d’autres personnes motrices. Ce rôle central pose un enjeu de transmission des visions et des compétences à moyen-long terme.

De nouveaux modèles économiques et de financement au service de la transition écologique

Afin de garder la valeur économique sur le territoire et d’expérimenter la transition écologique, TERA souhaite développer au sein de son projet la mise en place de trois types de revenu : un revenu d’autonomie (il s’agit ici d’une forme de revenu inconditionnel versé en monnaie locale citoyenne et supérieur au moins d’un euro au seuil de pauvreté), un revenu de transition écologique (RTE)26 et un revenu issu d’une activité économique de vente de biens et services sur le territoire.

Sur cette base, TERA construit un prototype d’une nouvelle forme d’organisation économique au service de la transition écologique. Les recettes de l’écosystème TERA (ensemble des six structures qui portent le projet global) s’élèvent en 2022 à 671 000€ dont 39 % issues de la vente directe de ses productions ou de ses services. L’association TERA orchestre et pilote le projet global de l’écosystème coopératif et rémunère les principaux permanents de l’association qui ont une fonction de pilotage, de gestion et d’animation (241 000 € de produits et 255 600 € de charges). La SCIC Quartier rural en transition de Lustrac a été constituée avec un capital de 220 000 € grâce à la mairie de Trentels et 53 autres sociétaires. La sommes des dépenses de ce quartier rural en transition s’élève à 2 millions d’euros.

Aujourd’hui le budget du projet de Lustrac (estimé à 2 millions d’euros) est financé à 88 % et le projet peine à trouver le financement restant, notamment auprès des institutions financières. Jusqu’à présent, plusieurs sources de financement ont été mobilisées : un financement citoyen à hauteur de 840 000 € (obtenu à travers une campagne de financement participatif) auquel s’ajoute des subventions régionales dédiées à la ruralité, de subventions départementales et une subvention de la Fondation de France. Face au défi de financer un tel écosystème coopératif territorial, TERA appelle de ses vœux un champ d’investissement pour la transition, afin de mettre à disposition des capitaux patients à intérêts modérés pour financer des projets à forte rentabilité sociale et écologique.

T.E.T.R.I.S. – un tiers-lieu dÉmonstrateur de la transformation Écologique et sociale

site de TETRIS : http://www.scic-tetris.org/

La SCIC T.E.T.R.I.S – acronyme de Transformations Écologiques Territoriales par la Recherche et l’Innovation Sociale – est née en 2015 au sein de la Communauté d’Agglomération du Pays de Grasse. Ce PTCE est issu d’une dynamique territoriale collective, favorisée par la Communauté d’Agglomération, et contribue à perpétuer cette dynamique en jouant un rôle de tiers-lieu ressource, démonstrateur et locomotive pour le territoire. En 2018, le territoire de Grasse est labellisé territoire French Impact, la SCIC est alors identifiée comme structure charnière pour la mise en place des activités du projet.

Zone de texteT.E.T.R.I.S est aujourd’hui installée en bordure du quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV) du Grand-Centre de Grasse, au sein du tiers-lieu Sainte Marthe dont elle est gestionnaire. Ce lieu est la propriété d’une congrégation religieuse de femmes, dont T.E.T.R.I.S a l’usage au travers d’un contrat de prêt à usage (commodat). Il est conçu comme un commun foncier : le lieu est considéré comme un élément du collectif, aussi bien ses bâtiments, que la biodiversité qui le composent. Il se déploient en différents espaces :

  • des espaces en lien avec l’agriculture urbaine et l’alimentation durable ;

  • des espaces en lien avec le numérique ;

  • des espaces d’ateliers et de création, ouverts à la création culturelle ;

  • des espaces d’habitation. Un foyer-logement permet l’accueil de jeunes volontaires en service civique et la résidence de salarié·e·s. Les résident·e·s vivent une expérience collective, dans une démarche inspirée par l’économie de subsistance que les ressources du site rendent possible.

Les activités développées à Sainte-Marthe contribuent au dialogue entre deux transitions au sein du territoire de Grasse – la transition écologique et la transition numérique – et est reconnu comme tel. Le tiers-lieu est ainsi labellisé « Fabrique Numérique de Territoire »63 et reçoit en 2022 le label « manufacture de proximité »64. La SCIC porte également l’agrément « jeune entreprise universitaire » délivré par le Ministère de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur65. 

La recherche socio-économique est au cœur de l’action de T.E.T.R.I.S. Elle est menée par des « chercheur·euse·s embarqué·e·s », parties prenantes de T.E.T.R.I.S dont il·elle·s partagent la vision et les valeurs. Il y a une interaction et imbrication constante entre les activités menées et les travaux de recherche, les deux se nourrissant réciproquement. T.E.T.R.I.S agit également comme un générateur de projets à vocation écologique et solidaire, ayant la possibilité d’incuber des projets qui naissent au sein même du tiers-lieu.

L’approche par les communs de capabilités

T.E.T.R.I.S développe son action à travers une approche particulière des communs, objet d’une thèse en économie, qui croise économie sociale et solidaire, le développement durable, la justice sociale au sens d’Amartya Sen et les communs. Le commun émerge d’une communauté, comme sujet et au travers des inter-relations qui se créent. Les ressources qui le constituent peuvent être matérielles, immatérielles et intangibles (confiance, convivialité, lien social). Ainsi, au sein du tiers-lieu Sainte Marthe les usager·ère·s développent à la fois des pratiques d’organisation en commun et d’organisation du commun.

T.E.T.R.I.S prône la déspécialisation des métiers pour favoriser l’acquisition de savoirs et de compétences transversales et durables, afin d’éviter les silos et de conserver le caractère systémique des projets sur le site. Des réunions hebdomadaires permettent de répartir les tâches entre les personnes présentes sur la journée pour animer le lieu au jour le jour. Les fonctions de chacun·e ne sont pas déterminées à l’avance, même si certaines fonctions sont spécifiques (notamment celle en lien avec la formation professionnelle). T.E.T.R.I.S. s’est dotée d’une monnaie locale interne : la Marthienne, en circulation au sein du tiers-lieu permettant d’accéder aux divers services et produits. Selon cette approche par les capabilités, toutes les activités développées sur le tiers-lieu peuvent servir de supports de formation, de sensibilisation et pour des parcours de remobilisation.

Un modèle économique hybride au service d’une logique d’expérimentation

Le modèle économique de T.E.T.R.I.S mêle activités marchandes (prestations de recherche, formation, restauration, location de salles pour visioconférences et des espaces de coworking) qui lui assurent un autofinancement à hauteur de 207 000 € (soit environ un tiers du coût de fonctionnement du lieu) et activités non marchandes (activités libres et ouvertes au public : maraichage, ateliers de réparation et de création, médiation numérique ; formation à la reconnaissance et utilisation des plantes aromatiques et médicinales, etc.). La SCIC reçoit des subventions pour les fonctions sociales du tiers-lieu, notamment à travers ses labellisations (subventions de l’ANCT pour ses labels « Fabrique de territoire » et « Manufacture de proximité »), et pour son espace apprenant (subvention de la Communauté d’Agglomération du Pays de Grasse). Les aides publiques dont bénéficient T.E.T.R.I.S. comptent pour près de 400 000 € en 2022. Cela correspond à une année particulière car T.E.T.R.I.S a obtenu le label « manufacture de proximité » avec une subvention associée. Une partie des postes sont mutualisés avec l’association d’éducation populaire Évaléco, l’une des structures pilote de la création de la SCIC.

L’économie non monétaire est importante : par exemple, le lieu a été intégralement équipé à travers des réciprocités de l’économie circulaire (meubles, matériels informatiques ou matériels pour les ateliers, cuves de récupération d’eau de pluie, les équipements de la cuisine professionnelle).

La SCIC reste attentive aux équilibres de l’hybridation de ses ressources pour ne pas risquer de perdre le sens d’un tiers-lieu d’expérimentation de la transformation écologique territoriale.